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L’étonnement pour maître.



C’est une adepte de la pêche au hasard. De ces pêches qui la font glaner des objets inanimés qu’elle ramène à la vie. Plasticienne, ravaudeuse et rêveuse insatiable, Sophie Hutin joue du mélange des genres. Ni complètement théâtre ni simple installation, son travail, où l’étonnement règne en maître, est d’une finesse dont seule la fracture est à redouter.

« La lueur timide et fugitive, l’instant éclair, le silence, les signes évasifs – c’est sous cette forme que choisissent de se faire connaître les choses les plus importantes de la vie », écrivait au milieu des années 50 le philosophe Vladimir Jankélévitch(1). Dommage que ces deux-là n’aient pas eu l’occasion de se croiser. Car les « Je ne sais quoi » et les « Presque rien » chers à Jankélévitch, subtils jeux entre apparition et disparition – le propre même de la vie –, auraient eu de quoi ravir l’amoureuse du fragile et de l’infinie délicatesse qu’est Sophie Hutin. Et vice versa.
Formée à l’École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris section image imprimée, après un premier diplôme de l’École des arts appliqués et des métiers de Paris, c’est dans le dessin de presse que Sophie Hutin débute, au début des années 90. « Chaque semaine, je dessinais pour Force Ouvrière Hebdo, pour 50 millions de consommateurs ou pour le magazine féminin Jeune et Jolie. Mais j’ai vite compris que rester assise toute la journée sur une chaise, même pour dessiner, ce n’était pas pour moi. »


L’attachement au Cotentin

« En 1993, j’ai commencé à faire mes premières récoltes dans le Cotentin. Je me suis mise à fabriquer des sculptures si fragiles qu’elles ne tenaient pas debout toutes seules. Il fallait les tenir, les aider, les manipuler et c’est de là qu’est née mon envie de faire de la marionnette. » La jeune femme s’inscrit alors à des cours de théâtre, suit l’enseignement d’un Tchèque, maître en la matière, et – surtout – présente son premier spectacle, Un jour mon prince..., au Festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières. Ce qui serait désormais sa marque de fabrique venait d’être éprouvé : dans un joyeux brouillage des pistes, Sophie Hutin n’entendait pas devoir choisir entre art vivant et art plastique, mais bien les associer jusqu’à les confondre.


Sous le signe du lien

« Certains liens insoupçonnablement fragiles ne se remettent jamais d’un petit choc », écrit-elle dans un petit livre(2) publié à la suite de sa première exposition personnelle, à la galerie du Haut-Pavé à Paris en 1995. « Liens était une série

d’objets, d’outils, de gris-gris, des assemblages abstraits, deux morceaux de bois unis par une ficelle, un bout de tissu ou un fil de fer. C’était une exposition, et en même temps cela racontait des histoires relationnelles. » Dans cette galerie tenue par un Dominicain, Sophie Hutin invite le public à repenser son rapport à l’art plastique. À chacun s’il le souhaite d’aller décrocher les oeuvres et de les manipuler, de chercher à reconstituer des paires, des binômes, des couples et autres béquilles sur lesquelles s’appuyer. « Le thème du lien occupe tout mon travail. Un lien ténu, car jamais je n’utilise le pistolet à colle pour relier deux objets. C’est dans leur fragilité que je cherche à les unir. »


Revenir au livre

Les projets s’enchaînent, toujours liés par une certaine idée de la pelote à dévider ou à recomposer. Il y aura des boules en fil de pêche récupéré sur les plages normandes, des boules d’épines, « comme des petites larmes de métal que j’assemblais en une sphère, après la mort de mon père », des chutes de fil de fer qui tombent de sept mètres de haut, ou des installations en extérieur en prise directe avec le paysage. « Avec l’arrivée de mes enfants, j’ai commencé à avoir envie de travailler sur des choses de plus en plus fragiles. Comme ces successions de trous d’épingles, à même le mur. Ça se rebouche très bien », ajoutet- elle en riant, comme si l’éphémère de ses créations ne la souciait pas. Et puis il y a Atlas, dernière création. Un livre géant, cousu main, livre à tiroirs, à facettes, livre à cachettes où dans les pages surgissent des montagnes, des animaux miniatures bientôt recueillis par Noé sur une arche en bois flotté, livre d’artiste dans lequel tout s’exprime, sa fantaisie créatrice, son esprit d’enfance précieusement conservé, la magie de petits bouts de rien ramenés à la vie par l’attention qu’elle leur porte. Avec une précaution touchante, elle révèle les secrets conservés en chacun des replis des pages. On aimerait se plonger avec elle et converser avec ce monde de l’invisible. « Maintenant, j’aimerais pouvoir faire des films d’animation. » On n’en doutait pas.


Emmanuelle Polle

(1) Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Valdimir Jankélévitch, PUF, Paris, 1957.
(2) Liens, inventaire, Sophie Hutin, éditions YMNA, Créteil, juin 2005.


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